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LISTE COMPLETE DES INTERVIEWS
A Filetta

A Filetta

Interview de Jean-Claude Acquaviva et A Filetta


Les sept chanteurs corses du groupe polyphonique A Filetta poursuivent depuis 1978 un chemin exigeant mais ouvert, liant une culture orale sans âge aux traditions écrites, sans omettre d’aller à la rencontre du monde.



Jean-Claude Acquaviva et A Filetta fêtent cette année trente ans d’une carrière exemplaire et les 20 ans des Rencontres Polyphoniques de Calvi du 9 au 13 septembre prochain. Leur regard sur le monde est plein d’acuité.

Quelle est la situation culturelle de la Corse d'aujourd'hui ?
Le moins que l'on puisse dire c'est que la Corse se trouve dans une situation quelque peu paradoxale. Des efforts considérables ont été déployés dans bien des domaines (littérature, musique, théâtre, cinéma, arts plastiques etc...) souvent d'ailleurs avec des moyens de fortune, et ont conduit à une production assez phénoménale compte tenu de la faiblesse démographique de l'île. Pour autant on n’enregistre pas de poussées importantes de la fréquentation des lieux de spectacle. Il faut dire que le défaut d’infrastructures ne nous facilite pas la tâche et parvient même dans certains cas à entamer l'enthousiasme de ceux qui essaient de baliser le terrain depuis maintenant trois décennies. La Corse continue d'avancer mais un petit peu comme un funambule ! Je crains qu'il en soit ainsi pour longtemps encore, car nos instances politiques nationales et régionales ne semblent pas vouloir admettre que la culture est aussi une hygiène sociale qui en tissant du lien, produit du sens.

En quoi cette situation diffère-t'elle de celle du reste de la France?  
La Corse a mobilisé toutes ses forces à partir des années 70 pour sauvegarder ce qui pouvait l'être encore. Pour cette raison, il existe une forme de militantisme culturel lié à la problématique de la "défense de l'identité". C'est ce qui explique un tel engouement, une telle force, et qui traduit en même temps de réelles difficultés de perception d'un monde dans lequel nous nous insérons toujours avec quelque crainte...est-ce l'apanage des insulaires ?

Quel est pour vous l'enjeu de la défense de la langue ?
A vrai dire, nous ne nous posons pas, en tant que créateurs, le problème de sa défense ; notre langue s'impose à nous, se dévide dans notre souffle. En tant que citoyen, évidemment nous soutenons toutes les démarches qui consistent à renforcer sa pratique au sein de la société corse. Pour cela nous revendiquons toujours plus de moyens pour qu'elle puisse être transmise, enseignée, divulguée, enrichie. Nous militons pour une vraie reconnaissance et attendons toujours aussi impatiemment que la France se décide à ratifier la charte européenne sur les langues minoritaires. Seule une co-officialité est de nature à assurer à notre langue une réelle capacité à être réinvestie dans l'espace public. Elle doit reprendre toute sa place et ne doit pas être uniquement la langue du chant ou du théâtre.

Pour vous existe-t-il une éthique à respecter pour faire évoluer les traditions ?
Nous avons toujours affirmé qu'une tradition n'a de sens que pour être dépassée. Elle constitue un mouvement ; une édification incessante. La seule éthique qui vaille consiste à mon avis, à être sincère envers soi-même. C’est sans doute ce qui nous fait répéter sans relâche : "mieux vaut désirer être ce que l'on défend que vouloir défendre ce que l'on est !".  Il y a un très bel aphorisme de René Char que nous aimons citer : "les plus pures récoltes sont semées dans un sol qui n'existe pas ; elles éliminent la gratitude et ne doivent qu'au printemps"; Dieu sait si nous sommes attachés à notre sol mais pourrions-nous le demeurer si nous n'aspirions pas à devenir la promesse d'un printemps ?

En quoi la connaissance des traditions aide-t-elle à envisager le monde ?
Tout d'abord parce que vouloir connaître c'est essayer de comprendre. Ensuite parce qu'il est illusoire et dangereux de penser que les traditions ne renvoient qu'à des racines ; au delà du fait qu'elles nous distinguent dans nos pratiques, elles nous confondent dans une même condition d'homme.

"hè andatu u tempu à impachjà si in i libri
è di noi hè firmatu cio' chi' un erede pensa :
un andatu, un erta,
una fiarata intensa
è nant'à l'allusingà
una nivaghja immensa"

"notre temps s'est fourvoyé dans des livres
et leurs pages beiges
et de nous ne demeure que la pensée d'un héritier :
un chemin étroit, une falaise,
un immense brasier
et sur la peau de nos illusions
d'abondantes chutes de neige"

Vos chants se réfèrent souvent au religieux; quelle place et quelle forme prend la spiritualité dans votre vie ?
Le répertoire polyphonique traditionnel est en grande partie lié aux pratiques religieuses. En le perpétuant et en le prolongeant par le truchement de la création on lui accorde une place importante dans notre parcours et dans nos vies. Je ne pense pas qu'il faille y voir une adhésion au dogme. Pour nous le religieux est avant tout ce qui relie. C'est une façon d'appréhender l'autre comme une partie de nous-mêmes. Un de nos chants issu d'un requiem créé en 2004 au festival de St Denis ("Di Corsica riposu -Requiem pour deux regards") dit "figliolu d'ellu, si' figliolu di meiu"/ "parce que tu es son fils, tu es aussi le mien". A eux seuls, ces quelques mots en disent beaucoup plus que de longs discours, sur notre conception du rapport à l'autre.

Comment voyez-vous le rôle du religieux dans la société contemporaine et est-il juste ?
J'ai toujours beaucoup de mal à comprendre comment les religions peuvent s'accommoder de valeurs qui fondent et organisent nos sociétés modernes : être le meilleur, être un gagnant, savoir circonscrire ses responsabilités en toutes éventualités, ne concevoir le bien-être que pour soi ou les siens, la réussite individuelle...etc. C'est sans doute ce qui explique que très souvent elles ne se vivent que comme un refuge, un rempart, occasionnant des postures de repli c'est à dire l'exact contraire de ce qu'elles sont censées professer. Pour notre part et sans prétention aucune, nous disons depuis fort longtemps qu'il nous semble que la vie est de ces batailles à mener dont il ne faille sortir ni vainqueur ni vaincu mais grandi et que nous sommes en tant qu'hommes, tous responsables de tout !

Dans votre travail les textes ont une place prépondérante; comment les choisissez vous ?
Disons tout d'abord qu'il existe un risque non négligeable dans nos polyphonies que le son prenne le pas sur le sens car l'harmonie est un langage à forte personnalité ! C’est sans doute la raison pour laquelle nous attachons tant d'importance au verbe, à son sens et sa musicalité qui ne doivent faire qu'un. Nous écrivons une grande partie des textes chantés et dits durant nos concerts. Il nous arrive aussi de citer des auteurs quand ils nous semblent éclairer notre propos chanté. Nos choix s'opèrent au gré de nos lectures et sont guidés par nos goûts littéraires.

Vous avez adapté un texte de Primo Levi en mémoire de la Shoah; qu'est-ce qui vous a poussé à le faire ?
C'est avant tout la vérité de ce texte poignant qui porte en lui tous les stigmates de l'horreur, de la souffrance de qui a vécu et enduré la barbarie. Primo Levi dit que s'il est impossible de comprendre, il est nécessaire de savoir car ce qui fut pourrait être encore ; les consciences à nouveau pourraient être séduites et obscurcies. Les nôtres aussi !
Ce chant est un cri d'autant plus irrépressible que la parole de Levi continue à n'être pas entendue toujours et en tous lieux...  

Vous avez créé un festival, "les rencontres de chants polyphoniques de Calvi"; quelles difficultés rencontrez-vous à perpétuer cet évènement ?
Ces rencontres sont un rendez-vous annuel de tout ce que la planète compte d'expressions vocales polyphoniques. Cet évènement fêtera en septembre prochain ses 20 ans. Les difficultés auxquelles nous sommes confrontées sont essentiellement d’ordres économiques et financiers : la programmation nécessite des moyens croissants dans la mesure où il faut toujours aller plus haut et surtout plus loin. Les budgets consacrés aux transports des artistes, notamment, sont de plus en plus lourds. Or, les aides publiques décroissent, et notre capacité d'accueil est limitée puisque nos lieux de concerts (une église et un oratoire) constituent des jauges très modestes. Nous ne disposons toujours pas de salles dignes de ce nom et sommes soumis au risque (pas toujours facile à assumer) d'une programmation de plein air... chacun sait que notre météo est "royale" mais pas toujours !!!  Enfin, le sponsoring privé est extrêmement faible. Pour le reste, Dieu merci, l'enthousiasme de dizaines de bénévoles assure à cette manifestation une belle vivacité et surtout lui confère une générosité louée par l'ensemble des artistes accueillis.

En quoi ce festival a influencé votre travail ?
Tout d'abord il nous a fait mieux appréhender notre propre tradition vocale en la replaçant dans sa matrice. Notre musique en est ressortie plus forte, plus confiante et surtout mieux assumée. La découverte d'autres sillons vocaux nous a naturellement incités à intégrer certaines influences ; le chant géorgien par exemple dont nous disons volontiers qu'il nous aura appris à dire tendrement des choses puissantes et puissamment des choses tendres. En outre, chaque édition apporte son lot de "claques" musicales nous incitant à nous remettre au travail dès le départ de nos invités.

Aux rencontres, des traditions du monde entier se croisent; comment interfèrent-elles entre elles ?
Ce qui semble fort intéressant c'est que passée la surprise de la découverte, les uns et les autres "s'ouvrent" totalement. Ces rencontres ont bâti leur réputation sur 3 éléments essentiels :
- la qualité de l'accueil
- les artistes sont nos invités sur toute la semaine même lorsque leur concert a lieu en tout début ou en fin de programme. C'est une façon de leur donner le temps et la disponibilité indispensables à l'écoute de l'autre. C'est évidemment plus lourd sur le plan financier et sur celui de la logistique mais ça nous semble inhérent à toute notion de rencontre.
- nous aimons suivre les artistes dans leur trajectoire respective et faisons partager au public ce recul. Souvent, il nous semble constater que tel ou tel nous revient des années plus tard, nourri d'influences et de pratiques ici acquises. C'est une façon naturelle de redonner aux traditions l'opportunité d'une certaine "mobilité".

A Filetta fête ses trente ans ; qu'est-ce que cela signifie pour vous ?
30 ans c'est déjà un beau parcours. Le rêve se poursuit et continue à faire de nous de grands privilégiés. Ce qui explique cette longévité c'est probablement l'importance que nous avons toujours accordé à la capacité de chaque chanteur à s'abandonner au collectif sans jamais renoncer à sa propre personnalité. Sur ce plan nous avons la prétention d'affirmer que nous constituons une vraie demeure sociale ; un cocon bienveillant qui nous permet d'appréhender l'extérieur en toute sérénité. Un de nos amis, Pierre Baqué, vient de nous écrire une très belle lettre qui se termine par ces mots: "Vous chantez, et se crée autour de vous une chapelle qui nous abrite". N'allez pas croire que le fait de rapporter ces paroles soit le signe d'une grande immodestie mais nous aimons tant l'idée de pouvoir contribuer un tant soit peu au bonheur de chaque être qui nous "prête" une oreille.

"votre enfer est pourtant le mien,
nous vivons sous le même règne
et lorsque vous saignez, je saigne
et je meurs dans vos mêmes liens
Quelle heure est-il ? quel temps fait-il ?
j'aurais tant aimé cependant
gagner pour vous, pour moi perdant
avoir été peut être utile"

 L. ARAGON

Entre l'intention de départ et votre existence actuelle, qu'est ce qui a changé ?
Lorsque le groupe a été créé j'avais 13 ans ! Il est évident que nous n'envisagions pas à l'époque que nous ferions de telles découvertes ! Notre préoccupation première était de participer à une sorte d'élan culturel qui était censé restituer à notre terre son vrai visage ; car qui pourrait nier aujourd'hui que la Corse a subi une réelle politique d'éradication de son identité depuis deux siècles ? Aujourd’hui ce mouvement a beaucoup mûri et est parvenu à s'extraire du piège de la réaction. Désormais nous ne nous comportons plus comme des enfants qui crieraient sans cesse " je veux parler !" ; aujourd'hui nous parlons !! Nous avons acquis aussi la conviction que la "défense" de toute identité passe par l'identité plus que par sa défense. Enfin, le fait d'avoir choisi, il y a 15 ans, de vivre du chant nous aura permis de nous consacrer pleinement à ce travail qui nous passionne encore et encore.

En pièce jointe, l'édito du dernier numéro de Mondomix. Comment vous fait-il réagir ?
Qu'il nous soit permis ici de féliciter Marc Benaïche pour cet édito qui emporte notre adhésion totale et inconditionnelle. Nous sommes outrés, révoltés, écœurés par l'hypocrisie de nos sociétés qui continuent à faire leur business en piétinant allègrement des populations entières et leurs droits fondamentaux. A nouveau nous l'affirmons : nous sommes tous responsables de tout. On écrase, on bafoue, on altère au nom de la sacro-sainte croissance; c'est indigne et dégueulasse ! De la même façon, on reconduit à nos frontières ceux-là même qu'on a spoliés, ruinés, niés, asservis et qui en sont réduits à risquer leur vie dans une embarcation de fortune ou dans le train d'atterrissage d'un avion pour sauver leur peau, et on a même le culot de leur dire "qu'on ne peut pas accueillir toute la misère du monde ! " ; quel courage ! Quelle générosité !
Pour avoir tourné un peu le monde, nous avons souvent été sidérés par la façon dont nous, les occidentaux, continuons à nous comporter ailleurs ; la parole de Césaire demeure d'une effrayante actualité...

Un disque, un livre, un film qui vous ont récemment marqué ?
Le dernier album de Gabriel Yacoub, "de la nature des choses" : une pure merveille. Je persiste à croire qu'il est parmi les meilleurs, sinon le meilleur chanteur français !
 

Benjamin MiNiMuM

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Interview de Jean-Claude Acquaviva et A Filetta   Jean-Claude Acquaviva, Calvi, septembre 06   Nuits Atypiquesde Langon - juillet/août 1999  
Interview de Jean-Claude Acquaviva et A Filetta

  Jean-Claude Acquaviva, Calvi, septembre 06

  Nuits Atypiquesde Langon - juillet/août 1999

 

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2008

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Intantu Intantu (Album)
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2002

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Una tarra ci hè Una tarra ci hè (Album)
Olivi Music Sony BMG
1994

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Machja n'avemu un'antra Machja n'avemu un'antra (Album)
Scalen'disc
1981

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Medea Medea (Album)
Naïve
2006

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Passione Passione (Album)
Olivi Music Sony BMG
1997

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Ab Eternu Ab Eternu (Album)
Saravah Socadisc
1992

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